Voilà quelques semaines que nous attendions la vente d’art aborigène chez Sotheby’s. Le plus souvent les pièces y sont d’une très grande qualité, toujours d’une provenance impeccable, …et les prix obtenus élevés. La vente démarrait avec un ensemble d’objets et de sculptures. Ainsi un boomerang tueur du milieu du XIX, pas très beau, dépassait tout de même les 14 000 €. Le lot précédent dépassait les 10 000 €, il s’agissait d’un club, très élégant, de la même période. Les boucliers étaient poussés beaucoup plus haut. L’un d’eux, venant des bords de la Murray River, faisait 82 000 € et un autre, coloré, du Queensland, 42 500 €. La plupart des résultats pour les autres objets de ce type se situent entre 3 000 et 15 000 €. Les sculptures anciennes suscitent toujours un bel engouement. 100 000 € saluait une sculpture du détroit de Torres (fin XIX – 65 cm). Pour ce qui est de l’art tiwi, des petites îles au nord de Darwin, deux sculptures de 1955 réalisaient 25 500 € (75 cm) et 20 000 € (48cm) alors qu’un très beau couple de la même région ne trouvait pas preneur (il est a souligné que peu de lots sont restés invendus). Passons aux peintures sur écorce. Pour la Terre d’Arnhem, une illustration classique d’un poisson d’en le style rayons X, un barramundi, partait à 4 500 € (vers 1950, 38 x 59 cm) et une autre, vers 1965, 21 x 81 cm, à 3 750 €. Une belle écorce tiwi, sur un fond blanc lumineux, dépassait les 48 000 €. Le prix le plus élevé allait logiquement à une puissante évocation d’un esprit Wandjina - venant du Nord du Kimberley - par Alec Mingelmanganu (plus de 70 000 € - 63 x 129 cm – 1976). Les peintures sur toile formaient une large partie de cette vacation. Pour rester dans le Kimberley avec « l’école » de Turkey Creek, une toile de Rover Thomas de belle facture frôlait les 57 000 €. Deux très beaux Paddy Bedford étaient proposés mais seul le plus petit partait (80 x 100 cm, 57 000 €). Le plus grand était estimé autour de 150 000 €, un prix logique mais qui pouvait faire reculer des acheteurs européens peu habitués à ces prix. Billy Thomas est un artiste particulier. Guérisseur, il se déplaçait beaucoup et peignait avec des toiles colorées (avec des rouges puissants) lorsqu’il était à Balgo et des toiles avec des pigments naturels et donc une gamme chromatique limitée lorsqu’il était sur les plateaux du Kimberley Oriental. La sélection d’œuvres proposées venait uniquement de cette seconde source. IL fallait compter entre 15 000 et 25 000 € pour chaque. Toujours dans le Kimberley mais cette fois chez les artistes s’exprimant avec l’acrylique, on soulignera les peintures de Tjumpo Tjapanangka (1929 – 2007) : 85 000 € pour un grand format aux teintes solaires et aux motifs très épurés (120 x 295 cm – 2000), ou encore 27 000 € (80 x 120 cm – 2000). Boxer Milner Tjampitjin (1934 – 2008), un artiste au succès un peu exagéré à nos yeux, ne voyait qu’une seule toile sur trois partir ; mais à plus de 20 000 € tout de même (diptyque deux fois 75 x 150 cm – 2002). Enfin, une série de petits formats, 35 x 50 cm, 8 au total, d’un artiste inconnu du grand public, Ngarra (1920 – 2008), offrant un seul intérêt, celui d’avoir été exposé dans une série de musées américains, ne trouvait pas preneur. D’une qualité plastique assez pauvre et estimée autour de 28 000 € on peut être soulagé de la lucidité des acquéreurs potentiels ! Le même phénomène jouait contre les peintures de Janangoo Butcher Cherel (exposées dans les mêmes expositions aux USA). Néanmoins, un petit format (38 x 61 cm !) se vendait à 11 400 € ! Pour les autres pièces majeures, une toile d’Anatjari Tjakamarra (1930 – 1992), l’un des précurseurs était retiré. Son estimation autour de 150 000 € paraissait disproportionnée au rapport de sa qualité esthétique. Les pièces de meilleure qualité partaient. On peut citer les toiles d’Emily Kame Kngwarreye (1910-1996), la plus importante personnalité féminine de ce mouvement : 350 000 € (135 x 300 cm – 1991), 92 000 € et 45 000 € (121 x 151 cm), 35 000 € et 24 000 € (91 x 121 cm) et 71 000 € pour une œuvre linéaire (91 x 151 cm). Seule une de ses toiles ne se vendait pas, pourtant très belle – mais attendue autour de 90 000 €. L’autre artiste attendu était Warlimpirrnga (née vers 1959) avec qui nous avons souvent collaboré. En novembre 2016 il avait surpris avec une peinture vendue 196 000 €, un prix exceptionnellement pour un artiste produisant toujours. Cette année, il confirmait cet intérêt. Même un petit format, de facture moyenne, 46 x 91 cm (2009) dépassait les 9 000 €. Pour les grands formats, il faisait 106 000 € (183 x 244 cm – très beau) et 62 000 € (153 x 183 cm – 2003, beau également et caractéristique de son style). Prince of Wales (1935 – 2002), très peu présent sur le marché européen, atteignait 57 000 € (146 x 183 cm) et 12 500 € (90 x 120 cm) pour des œuvres inspirées des peintures corporelles. Et pour finir quelques résultats en vrac : Ningura (1938 – 2013), 11 000 € (122 x 152 cm), Abie Tjangala (1919- 2002), 5 700 € (prix trop bas pour une très belle peinture et un grand format 120 x 178 cm) et 15 500 € (125 x 195 cm) ; 57 000 € pour un artiste « urbain », très intéressante, de Lin Onus (1948 – 1996) 91 x 121 cm. Le lot de toiles de Tommy Mitchell (1943 – 2013), en provenance de Warakurna, communauté isolée, trouvait preneur autour de 3 000 / 5 000 €. Marc Yvonnou le 18 mars 2018
Yannima Tommy Watson nous a quitté il y a quelques jours. Si ce n’est pas une réelle surprise, Tommy était âgé et sa santé fragile depuis des années, c’est toujours difficile de voir ces personnages doublement importants s’en aller. Doublement car ils sont les témoins d’une période qui n’est plus, celle où la vie était rythmées par les pérégrinations dans le désert, les cérémonies, les connaissances du bush acquises au fil des années, la magie du Rêve. Mais ils sont aussi les créateurs d’un mouvement pictural qui mériterait encore plus d’attention tant il offre une rare richesse et une vivacité qui ne s’est pas démentie alors qu’il dure depuis plus de 45 ans dans le Désert Central. J’écrivais il y a quelques années « Tommy est un artiste Pitjantjatjara né vers les années 1930. Pas encore très bien connu du public français, malgré sa participation au projet architectural du Musée du Quai Branly, Tommy Watson est pourtant souvent considéré comme le plus grand artiste aborigène vivant ». « En 2001, Tommy débute sa carrière d’artiste à Irrunytju (Wingellina). C’est un jeune artiste… Il apprend en observant les autres peintres et puise dans les expériences d’une vie longue et dans les connaissances exceptionnelles qu’il a emmagasinées. Mais rapidement il va trouver sa voie, un style radicalement nouveau où la couleur joue un rôle majeur. Très rapidement, l’iconographie aujourd’hui bien connue des artistes de Yuendumu, ou du Désert Occidental, de Balgo ou Lajamanu disparait. Les symboles ne sont plus là. Comme avant lui l’avaient fait Rover Thomas, Emily Kame ou Paddy Bedford, il s’agit d’une vraie révolution artistique. Pour Tommy, il ne s’agit pas de décrire son Rêve (Caterpillar), les itinéraires empruntés par les Ancêtres. Il se concentre sur un site, une histoire, parfois très profane, le souvenir d’une rencontre, d’une partie de chasse, tente de condenser ses souvenirs, les informations dont il est le dépositaire, d’y ajouter une touche poétique, parfois mélancolique, et cela donne une peinture à l’aspect très abstrait. » Peu d’artistes ont su s’extraire ainsi de l’orthodoxie et proposer des choses vraiment très novatrices tout en se mettant au service d’une tradition, d’un amour pour une vaste zone géographique offrant si peu d’intérêt pour un occidental. Son style très coloré, son audace mais surtout le rendu à la fois contemporain, la beauté intemporelle et l’émotion qui se dégagent de ses œuvres, sans oublié le succès acquis de son vivant (acquisitions muséales, récompenses, cote obtenue en vente aux enchères, prix élevé en galerie), font de Tommy l’un des artistes au plus fort potentiel pour l’avenir. Je ne doute pas que le futur saura reconnaître le génie de cet homme.
Le 29 novembre 2017 se déroulait une nouvelle vente aux enchères en Australie, chez Deutcher et Hackett. Il s’agissait d’une belle vente comprenant un ensemble de pièces aborigènes, uniquement des œuvres de très belle facture. Saluons tout d’abord le nouveau record pour une œuvre de Ronnie Tjampitjinpa qui malgré la faiblesse du dollar australien depuis quelques semaines, atteint les 96 500 € pour une composition très moderne dans l’aspect (153 x 182 cm). Rappelons que Ronnie est l’un des créateurs de ce mouvement et qu’il y a eu le droit à une très belle rétrospective dans le plus important musée australien il y a peu. Très affaibli aujourd’hui, il est en fin de vie. Pour ce qui concerne les pièces anciennes, une composition de Long Jack Phillipus Tjakamarra (il est avec Ronnie le dernier témoin de la création du mouvement artistique autour de Geoffrey Bardon et il est l’un des peintres des murs de l’école de Papunya) atteignait les 35 000 € (51 x 60 cm, 1972) et une autre, au format allongé, 11 x 64.5 cm, toujours de 1972, partait pour près de 11 000 €. Un très beau bouclier, anonyme, vers 1960, dépassait quant à lui les 1 100 €. Emily Kame Kngwarreye, la plus importante artiste femme de ce mouvement, obtenait près de 117 000 € sur un très grand format, 17 850 € (91 x 149 cm) ou encore 6 220 € pour un petit format (49 x 75 cm). Pour ce qui est du nord de l’Australie, des très belles écorces récentes de Nyapanyapa Yunupingu faisaient respectivement 5830 €, 3500 € et 1 550 € (82 x 96 cm, magnifique, 62 x 155 et 40 x 88.5 cm). John Mawurndjull, un habitué des ventes, se voyait récompensé avec 17 000 € pour une écorce de 82 x 178 cm. Des compositions modernes dans l’aspect mais décrivant le déplacement et les actions des Ancêtres par Ginger Riley étaient proposées. L’une des toiles ne trouvait pas preneur, peut-être à cause de son format (60/80 000 $, 194 x 210 cm), tandis qu’une autre, petite, 46 x 59 cm, sombre, se vendait tout de même 7 400 €. Chez les voisins, les habitants des îles tiwis, Kitty Kantilla voyait ses peintures sur papier partir à 3 500 € ou 2 175 € (même format 57 x 77 cm). Une œuvre plus ancienne, 1963, de la même provenance, intéressante, se vendait 2 175 €. Dans le Kimberley, c’est souvent Paddy Bedford qui concentre l’intérêt depuis quelques années. Un peu plus de 21 000 € saluait une de ses peintures tandis que l’autre ne trouvait pas preneur (est 40 / 60 000 $). Queenie McKenzie, l’artiste de Turkey Creek, vendait un format 60 x 91 cm 4 275 €, un prix plutôt bas pour l’artiste féminine la plus connue de cette zone géographique. Plus au sud, chez les artistes de Balgo, quelques-unes des grandes signatures étaient également présentes. Elizabeth Nyumi à 7 400 eur pour une très belle composition sur une belle surface (120 x 180 cm) me semble valoir bien mieux mais les experts australiens ne semblent pas partager mon avis pour le moment. Eubena Nampitjin à 2 700 € pour une petite toile (50 x 100 cm) était aussi à la peine (les périodes plus anciennes sont un must). Kathleen Padoon avec une composition classique représentant un grand damier rouge et blanc faisait 2 500 €. Du Désert, on retiendra plusieurs pièces d’une facture moyenne de Makinti Napanangka qui obtenaient 6 300 € (106 x 122 cm), 4 300 € ou encore sur une toile un peu plus intéressante 4 300 € (46 x 91 cm). Inyuwa Nampitjinpa à 8 500 € pour une toile 91 x 91 cm faisait beaucoup mieux que l’estimation, elle était proche du travail particulier des femmes du Désert Occidental – les femmes ayant apporté alors, à partir de 1996, un élan nouveau. Dans le sud du Désert, notons le Maringka Baker qui fait 7 800 € (123 x 126 cm, dans les tons verts assez rares chez les autres artistes mais un classique pour Maringka) et une composition nerveuse du guérisseur Tiger Palpatja à près de 5 000 € (124 x 150 cm). Enfin terminons par deux gros prix, l’un saluait Albert Namatjira pour une aquarelle de 1958 à 27 000 €, dont la valeur est plus historique qu’artistique, et Sally Gabori qui dans son style très particulier réalisait plus de 21 000 € (au-delà des estimations pour une grande peinture 151 x 179 cm, signe de l’engouement montant pour cette artiste présente au Musée du Quai Branly).
Le Meg, Musée d'Art Ethnographique organise une belle exposition autour de l'art aborigène. Sont exposés à la fois des objets, des sculptures, des photos, des gravures, des peintures sur écorce, des peintures sur toile, des vidéos didactiques. Une expo très complète. De plus, la partie associée aux collections permanentes est très riche. Le musée, très agréable, permet de passer un moment très agréable. nous avons mis une vidéo sur notre site You Tube donnant un petit aperçu. (galerie Le Temps du Rêve - Pont-Aven)